ECOLE D'ARCHITECTURE DE PARIS-LA VILLETTE

 

 

LE PROJET D’ARRETE RELATIF A LA CAPACITE D’EXERCER LA MAITRISE D’OEUVRE EN ARCHITECTURE.

 

LES MASQUES TOMBENT

 

Un projet d’arrêté « relatif à la capacité à exercer la maîtrise d’œuvre en architecture » a été diffusé par le Bureau des enseignements de la DAPA le 2 avril. Conforme à l’esprit du projet de décret du 20 janvier qui réforme le régime des études d’architecture, il confirme pleinement nos appréhensions et même au-delà. Les masques tombent, encore qu’ils ne dissimulaient le sens véritable de cette réforme qu ‘aux regards de ceux qui ne voulaient rien voir. Après la 5 ème année de formation en architecture aboutissant à un diplôme d’ « architecte » sans valeur et qui n’est même pas un master, ce que s’apprête à mettre en place la DAPA est bien un licence d’exercice professionnelle sans faux semblant ni artifice. Ce faisant et comme on pouvait s’y attendre, elle approfondi encore un peu plus les contradictions qui rongent son projet.

 

En premier lieu elle continue à manipuler la notion de « maîtrise d’œuvre en architecture » qui ne repose sur aucun fondement et trahi sa profonde méconnaissance tant des réalités du métier que de ses règles juridiques. Elle fait toujours référence à la modification de la loi de janvier 1977 sur l’architecture mais n’a toujours pas indiqué le contenu réel de cette modification alors qu’elle est à l’évidence la pré-condition fondamentale de toute cette entreprise…Elle use et abuse de la notion de maîtrise d’œuvre qui, répétons-le, n’apparaît qu’à la marge du texte de 77.

 

Comment « permettre aux architectes de se situer en tant que maître d’ œuvre » ? En poursuivant leur formation autour de 3 « unités d’enseignement » et d’une soutenance. Si cette formation initiale est théoriquement dispensée sur une année par les établissements habilités (la fameuse 6 ème année), son dispositif central, « la mise en situation professionnelle » peut se prolonger pendant  3 ans (art.3) !

Cette mise en situation professionnelle fait l’objet d’un contrat d’apprentissage entre l’école et l’organisme d’accueil ; l’étudiant en « maîtrise d’œuvre architecturale » est dès lors un apprenti.

 

Les 2 autres unités d’enseignement sont constitués d’enseignements théoriques et pratiques délivrés par les écoles et d’un « projet de maîtrise d’œuvre » qui synthétise l’ensemble mais reste hautement problématique. En effet qu’est-ce qu’ « un projet de maîtrise d’œuvre » ? Les auteurs du projet d’arrêté le savent-ils eux-mêmes ? Si les mots ont un sens et si ce projet se différencie du projet d’architecture, il s’agit d’un ensemble complet qui irait des préliminaires de la conception d’un  édifice ou d’un  espace urbain à sa réalisation effective. Elle passerait donc par toutes les phases successives de sa concrétisation,  partant de sa validation contractuelle, administrative (demande et obtention d’un PC), technique et financière (dossier d’exécution, appel d’offre et marchés), et enfin par sa fabrication (chantier et réception de l’ouvrage). Car tel est le contenu réel et non fantasmatique du processus complet de la maîtrise d’œuvre. Qui peut prétendre qu’il puisse être mené à bien en une seule année, même pour un projet modeste ? Dans l’état actuel des choses, 3 ans constituent bien un minimum – et non un maximum. Comment croire dés lors qu’au terme de l’article 14 du projet d’arrêté « la période de mise en situation professionnelle » puisse s’étendre sur une « durée globale minimale de 6 mois à temps plein » ? De quoi parle-t-on  ? 6 mois pour entreprendre et aboutir un « projet de maîtrise d’œuvre », est-ce un phantasme, un mensonge délibéré ou la manifestation d’une incommensurable ignorance ?

 

Mais où, dans quelles structures d’accueil entreprendre un tel « projet de maîtrise d’œuvre » ?

 

Le projet d’arrêté reste à cet égard sibyllin : Il évoque une « mise en situation professionnelle dans les milieux (sic) en lien (re-sic) avec les (re-re-sic) maîtrises d’ œuvre ». L’embarras atteint ici son comble et pour cause. Qui sont ces mystérieux « milieux » ? Quel est la nature de leur « lien » ? Et de quelles maîtrises d’œuvre plurielles s’agit-il ? Un maître d’ouvrage privé ou public est-il « un milieu en lien » avec une de ces énigmatiques « maîtrises d’œuvre » ? Qu’en est-il d’un CAUE, d’un service technique de ville, d’une entreprise de bâtiment, tous « milieux en lien avec des maîtrises d’œuvre » ?

 

Derrière la confusion délibérément entretenue se dissimule la seule entité où l’on rêve qu’une telle entreprise puisse se développer : les agences privées d’architecture. Mais qui peut réellement prétendre qu’elles soient aujourd’hui en mesure d’offrir à un contingent significatif d’étudiants de réelles opportunités d’engager leur première expérience de maîtrise d’œuvre ? Apparaît dés lors clairement  le contenu social totalement régressif, corporatiste et malthusien du projet de réforme qui comme nous l’avions entrevu lucidement en février dernier, se rapproche maintenant sans détour des propositions défendues sur fond d’ignorance et de mépris pour l’enseignement et les écoles d’architecture par le Livre Blanc de architectes.

 

Le stage actuel de troisième cycle est remplacé par un contrat d’apprentissage, unique à notre connaissance pour les formations relevant de l’enseignement supérieur. Ce dispositif n’a aucune chance d’offrir à l’étudiant de véritables opportunités d’apprendre le métier dans la totalité de ses dimensions et ceux qui prétendent le contraire sont soit des escrocs intellectuels  soit des naïfs. En revanche, le statut d’apprenti généreusement octroyé aux étudiants permettra aux agences d’y trouver largement leur compte. Une main d’œuvre au rabais relevant à l’inverse d’un stagiaire, d’un contrat de travail qui le soumet à l’autorité de son employeur et le met pour une durée de 3 ans dans une situation de double dépendance : professionnelle et pédagogique !  La finalité est transparente : réduire le nombre d’architectes diplômés capables d’exercer pleinement  le moment venu les prérogatives de maître d’ œuvre, offrir aux agences et avec l’aide publique affecté à l’apprentissage professionnel, un volant de main d’œuvre largement sur-qualifié au regard de sa rémunération mais rendue plus docile par l’enjeu pédagogique de sa situation, enfin sélectionner  sur la base de critères exclusivement professionnalisants  les meilleurs  éléments qui seront introduit dans le cercle restreint des architectes libéraux réputés capable d’exercer la « maîtrise d’œuvre ».

 

Cette hypothèse se confirme à la lecture de l’article 13 du projet d’arrêté qui dispose que « la période de mise en situation professionnelle (…) est organisée conjointement par les écoles d’architecture et les organisations professionnelles » au travers du contrat d’apprentissage. Cette option ne laisse aucun doute sur les intentions des promoteurs de la réforme : mettre l’enseignement de l’architecture dans sa dimension pratique, sous la tutelle prépondérante de la corporation.

 

La dernière disposition du projet d’arrêté, mais non le moindre, a trait au dispositif d ‘évaluation de cette formation et en particulier aux conditions de la soutenance du mémoire de synthèse.

La composition du jury confirme encore une fois le sens profond de cette réforme : Le jury est commun à tous les étudiants soutenant leur mémoire, c’est à dire qu’ils ne le constituent plus librement en rapport avec l’objet même de leur travail et des thèmes autour desquels il gravite. Ce qui sera dès lors évalué au cours de cette épreuve n’est donc pas d’abord la cohérence de la démarche choisie et développé par l’étudiant, mais sa conformité à des critères généraux d’aptitude professionnelle qui lui sont imposés par le monde professionnel et procèdent de problématiques externes à l’enseignement. Ce constat est confirmé par la constitution du jury : sur 5 membres il ne comporte que 2 enseignants (dont un seul de l’école à laquelle appartient l’étudiant), une personnalité extérieure (qui n’a donc à priori aucune compétence pédagogique) et surtout 2 « membres de la profession » qui donc la représente et seront, n’en doutons pas, choisi par les organisations professionnelles, l’Ordre en premier lieu…Pour renforcer encore l’extériorité de ce jury par rapport à l’institution et au processus pédagogique, directeur d’études et responsable du suivi de l’étudiant  dans la structure d’accueil ne font pas partie de ce jury. Cette instance n’ a désormais plus rien de commun avec les normes de l’enseignement supérieur. Elle signe le caractère strictement professionnel de la formation des architectes à la maîtrise d’œuvre et sépare définitivement cette qualification de sa dimension universitaire et critique.

 

Ceux qui pensaient que l’application de la réforme 3 – 5 – 8 à l’enseignement de l’architecture s’inscrivait dans les dispositions arrêtées à Bologne pour harmoniser les systèmes d’ enseignement supérieur en Europe et ouvrait la voie à un système d’équivalences entre les écoles d’architecture et l’Université en seront pour leurs frais ; à moins qu’en vérité ils n’y aient jamais cru…

 

Il n’est pas sûr que les étudiants soient également dupes d’une manipulation aussi grossière.

 

 

 

Le 4 04 04

Jean HARARI