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On
considérera ici que le paysage est pris dans
une tension - tout à la fois technique, politique,
esthétique et historique - entre dispositif (Gestell
dont l’horizon est un design total) et disposition
affective (Stimmung dont l’horizon est une expérience
formatrice), que celle-ci soit « vécue
» par et dans l’expérience d’une
tonalité mélancolique profonde devant
la disparition inévitable de toute chose, dans
la vision d’un thaumazein philosophique émerveillé
et curieux devant le spectacle du monde, dans une vision
extatique de type mystique ou mystagogique ou encore
dans une exaltation, elle aussi émerveillée,
devant la puissance de recréation et de métamorphose
générée par la technique et ses
machineries. Paraphrasant la thèse de Heidegger
- « l’essence de la technique n’est
absolument rien de technique » -, et la confrontant
à la thèse de Benjamin, on interprétera
la question du paysage en disant que « l’essence
du paysage n’est rien de ’paysager’
». C’est dans cette perspective qu’il
s’agit de penser les relations (étroites
et duelles) entre jardin et paysage, jardin et bâti
ou ville et paysage, leurs assemblages historiques ainsi
que les noeuds, horizons, points et champs d’intensités
complexes tissés entre ces polarités produits
par l’art architectural. |
Thème
1
Pittoresque marchand ou sublime
technologique ? Philippe
NYS |
Les
recherches qui seront menées dans le cadre de
La Villette s’inscriront dans la continuité
du fil directeur des recherches menées au Collège
international de philosophie (CIPH) depuis 1990, à
l’EHESS (1997-1999) et au Japon (Kyôto,
Graduate School of Environmental and Human Studies,
2000 – Meiji University Tôkyô 2001/2002).
Ces recherches consistent en la construction d’une
herméneutique et d’une méta-poïétique
des lieux de l’habiter dont « Paysage »
peut être considéré comme le mot
fédérateur, comme l’était
« cosmos » dans la pensée grecque
archaïque, classique et hellénistique. S’appuyant
sur les arts in situ ou arts des lieux en général
qu’il faut comprendre, au minimum, in et ex situ
(la strate anthropologique), in actu (l’expérience,
le projet), in visu (les re-présentations), différents
travaux ont été conduits collectivement
(1995, 1996, 1997, 1998), éditorialement (Ritter
: 1997) et individuellement (Nys : 1999).
D’un point
de vue philosophique, il nous semble de plus en plus
nécessaire de relier généalogiquement
et archéologiquement (Foucault) les domaines
de l’homme ici concernés (Castoriadis)
à la production contextuelle des savoirs (Latour),
plus encore à celle de l’opérativité
engendrée par les performances techniques (Peter
Rice), des métiers et savoir-faire impliqués
dans la production contemporaine des lieux par le dessein
(Dürer, Brusatin), le design (Eames, Burgin), les
media (McLuhan), et les nouveaux matériaux, produisant
aujourd’hui tout à la fois un monde de
choses et de non choses (Heidegger, Flusser).
Pour élaborer
et éprouver ces perspectives théoriques
de manière spécifique, nous nous appuierons
sur notre réponse à l’appel d’offres
du BRAU « art, architecture, paysage ».
Avec une équipe internationale et interdisciplinaire,
celle-ci consistera, notamment, à travailler
à l’analyse et à l’élaboration
d’un pittoresque proprement contemporain, à
l’œuvre à l’échelle de
la planète à partir de trois terrains
d’étude, Ile de France, Chicago et son
arrière pays, Tokyo. La beauté moderne
est-elle encore possible ou serait-elle désormais
vouée au pittoresque marchand de bas étage
ou au sublime technologique ? Se trouvant dans une position
plastique spécifique, différente du beau
et du sublime, le pittoresque est d’emblée
et de manière structurelle, capable de répondre
aux préoccupations esthétiques des masses
car il permet d’associer volonté créatrice,
culture de masses et sentiment d’appartenance
identitaire. A la charnière des XVIIIème
et XIXème siècles, deux inventions techniques
- les machines aériennes et les technologies
de l’image (photographie, vidéo, numérique)
- créent une situation nouvelle, devenue le pain
quotidien des masses humaines. La performance de la
photographie aérienne, empreinte cristallisée
d’un morceau d’histoire spatiale, devient
l’un des éléments fondateurs de
notre contemporanéité en conjuguant, en
une seule prise, deux pulsions anthropologiques fondatrices
de l’être-au-monde, le temps et l’espace.
Avec la verticale qu’elle offre, l’assujettissement
des surfaces terrestres et des vies qui s’y déroulent
révèlent sans pardon la puissance de modelage
de la terre par la technique, destructrice de formes
autant que formatrice de couches. Outil visuel de l’aménagement
du territoire au XVIIIème siècle, le pittoresque
lie et implique une modification plastique des paysages,
de leur perception et de leurs usages, et ce, à
partir d’un système de signes et de codes
organisant les rapports entre détails et grandes
échelles, ici et ailleurs, « moi »
individualisé et dehors « paysager ».
C’est là que le massage (invisible) d’un
medium devient efficace (McLuhan) dans la mesure où
le medium (l’objet pittoresque) pénètre
profondément et de manière subreptice
les consciences, organe et production d’une bulle
spatiale, témoignant pour la globalisation. Tel
est l’horizon des recherches qui seront menées
et finalisées par différentes activités
et productions : publication des séminaires de
la recherche dans un ouvrage à paraître
chez Champ Vallon, rédaction de mots clés
pour un dictionnaire du paysage (éditions Puf),
dictionnaire coordonné par Odile Marcel et Philippe
Nys, traduction du « Shin Sakuteiki » livre
de Shigemori Mirei. |
Thème
2
Paysage à l’ère
des reproductibilités technologiques
Nikola JANKOVIC |
Cette
étude – qui reprend un intitulé
célèbre de Walter Benjamin – se
présente comme le premier volet d’un projet
plus large consacré aux paysages microbiosphériques
et aux paysages extraterrestres. Par-là, ce travail
se propose de mettre en évidence l’existence
d’« enclos d’éclosion »
dans les paysages desquels l’humanité a
pu instituer, dans le rapport problématique de
son appartenance à la nature, sa relation écouménale
à l’étendue terrestre. S’appuyant
sur une méthode kantienne, il s’agit de
passer en revue cette « onto-topologie »
sous le jour d’un régime de permanence
et d’évolution de quatre « schèmes
» historiques : la « Clairière paradisiaque
» (1), l’« Île utopique »
(2), la « Serre métropolitaine »
(3) et le « Parc humain » (4). Ce thème
s’arrête plus particulièrement sur
la mise en scène de la nature durant le Romantisme
allemand (Erdlebenbildkunst) ainsi que sur les dispositifs
spectaculaires dio-, pano- et géo-ramiques. Par
la vastitude de son panorama historique et géographique,
il organise sous un jour nouveau une certaine compréhension
de la modernité occidentale. Commençant
par les premières représentations végétalisées
du Paradis, elle se termine sur l’exposé
« onto-graphique » des positions heideggeriennes
inattendues à l’égard de la zoologie
de Jakob von Uexküll, de la physique quantique
de Werner Heisenberg et de la cybernétique de
Norbert Wiener – mais aussi des écrits
récents de Giorgio Agamben (2002), Jürgen
Habermas (2002), Philippe Lacoue-Labarthe (2002), Jean-Luc
Nancy (2002) et Peter Sloterdijk (2002). |